Dans les ruelles étroites de Khan Al-Khalili et les allées sinueuses de la rue Al-Moëz, sur les trottoirs du quartier Al-Hussein, un tapage mélodieux subjugue les passants. Là, le doigté des mains magiques trouve tout son sens. Armés d’un stylet et d’un petit marteau, les artisans du cuivre martèlent patiemment les objets que l’on achète ensuite dans le souk. Leur monde est rythmé à petits coups cadencés de marteau. L’artisanat du cuivre est pour eux plus qu’un gagne-pain, c’est une passion, une vie dans les girons d’une tradition ancestrale.
Dans ces rues populaires du souk, on avance dans le bruit des marteaux sur le cuivre. Une enfilade de petits ateliers accueille le visiteur, souvent fasciné par la minutie et le génie des artistes qui, depuis leurs échoppes, le saluent de la main, fiers de montrer leurs chefs-d’œuvre. Très tôt, les dinandiers se mettent au travail, se délectant à écouter la musique la plus douce produite par leur tapotage créatif. En fonction de la taille et des motifs de l’objet travaillé, la main se fait plus légère et la musique plus douce. Le son s’amenuise encore plus et devient une légère entaille sur une feuille de métal, lorsqu’il s’agit de donner naissance à la parure fine et délicate d’un pharaon. Dessinant des arabesques sur un plat de cuivre ou une rondeur patiemment martelée à petits coups cadencés, les artisans affichent une fierté incomparable d’être les gardiens de cet art ancestral.
Les scènes d’ateliers de fonderie figurées sur les murs des tombes de l’Egypte pharaonique apportent beaucoup d’informations sur la façon dont était travaillé le cuivre dans l’Egypte ancienne. Ces données confrontées au matériel provenant de fouilles archéologiques et aux résultats d’analyses élémentaires et métallographiques, permettent d’observer les changements qui ont pu se produire dans le matériel au fil des années.
Hajj Rahmani est un artisan heureux, fier de son métier. « Ce n’est pas un simple métier. C’est une passion, une tradition, un art », assure le vieil homme âgé de 80 ans. Il a assuré la relève. Il a réussi à transmettre à ses fils sa passion et son savoir-faire. Dans sa boutique située à Khan Al-Khalili, il montre avec une fierté non dissimulée à ses visiteurs, fascinés par l’immensité de sa production, la dextérité de son travail et les pièces uniques qu’il a façonnées avec amour. Son atelier est orné de vieilles photos jaunies qui parlent d’un temps où le cuivre était de toutes les fêtes et dans toutes les maisons. «Autrefois, le cuivre était un signe d’opulence», note le vieux artisan encore jouissant d’une vivacité à envier. Dans la famille de Hajj Rahmani, on est dinandier de père en fils. Du Souk Al-Nahassine dans le cœur du Vieux-Caire jusqu’aux nombreuses boutiques qui bordent aujourd’hui la rue Al-Moëz ou le souk touristique de Khan Al-Khalili, le travail va bon train. Hajj Rahmani a le sourire enfantin quand il raconte comment il rivalisait de bêtises à son enfance à l’école, espérant être renvoyé. L’objectif n’était pas celui de se vouer au match de foot dans la rue. Sa passion pour l’artisanat du cuivre le poussait assez souvent à sécher les cours pour se rendre à la boutique de son père. Là, le papa furieux par ses fuites récurrentes, finit par abdiquer. Il se résigne à voir son fils de dix ans rejoindre la tradition familiale avec pour tout bagage sa détermination à taper le métal comme l’ont fait ses ancêtres et continue à le faire son entourage. De ce métier dont on dit que « s’il ne te rend pas riche, il te ruine », le vieil artisan parle comme d’un flambeau qu’il faut maintenir allumé coûte que coûte.
« Bien sûr c’était mieux avant. Dans le temps, le cuivre était indétrônable. Dans la cuisine, pour le décor, le cuivre était roi », relève Hajj Rahmani, un peu contrarié, mais il reprend vite d’un air plus gai « Mais l’important est de continuer, de transmettre, d’initier, d’apprendre, de perdurer et de ne pas laisser ce formidable artisanat sombrer dans l’oubli ».
Connu depuis l’Antiquité sous le nom de cyprium, le cuivre a connu ses lettres de noblesse au XIIIe siècle sous le règne des Mamelouks qui ont transmis leur savoir-faire aux artisans de la région. Depuis, le cuivre est roi en Egypte. Si la famille de Hajj Rahmani est dinandière depuis cinq siècles, si les pièces réalisées ont su s’adapter aux besoins du monde moderne, l’habileté et la dextérité restent, elles, inchangées. « L’essentiel est de ne pas rester figé dans le passé, au niveau des motifs, des conceptions. Il faut savoir adapter sa création à la modernité, sans pour autant perdre son cachet authentique », explique Hajj Rahmani. Chauffer le cuivre, le plier, le découper, le marteler, le polir, le graver, autant de gestes ancestraux qui donnent du cœur à l’ouvrage. Ces gestes, aussi simples paraissent-ils, demandent beaucoup de finesse et d’adresse. Ces artisans aux mains magiques revendiquent le travail à la main comme un acte sacré entre le métal et l’homme. Et même si les doigts de Hajj Rahmani sont durcis et ridés par des années de dur labeur, c’est avec beaucoup de douceur et d’habileté qu’il caresse les grands chandeliers, les tables ciselés, les cloches gravées et les lustres dorés.
« Je m’estime chanceux d’avoir pu exercer ma passion et, de surcroît, vivre d’elle en vendant ces objets fantastiques très prisés par les touristes », dit-il, satisfait. Il est sûr que si le dinandier est sincère et authentique il ne peut que réussir. Et quand on lui demande comment va le travail aujourd’hui, il promène son regard aux alentours de la rue étroite, soupire, et rétorque que tant qu’on a la santé, le travail va continuer et l’évolution vient de l’innovation. On ne peut que s’incliner devant tant de fierté et d’attachement à ce legs autant familial qu’ancestral. Hajj Rahmani incarne, avec tant d’autres artisans habiles, la richesse d’un artisanat ressemblant à un trésor issu d’un passé glorieux, qui a juste envie de se faire protéger et perdurer.